Le mot ne vous dit probablement rien. Le phénomène, lui, est plus courant qu’on ne le croit : la même note, jouée deux fois, ne sonne pas pareil selon l’oreille qui l’écoute. Un piano qui paraît désaccordé d’un côté. Une voix légèrement plus aiguë à droite qu’à gauche.
La plupart des pages sur le sujet oublient de le dire. Vous pouvez très bien vivre cela sans avoir la moindre pathologie.
Ce que veut dire diplacousie
Le Précis d’Audioprothèse, l’ouvrage de référence du Collège National d’Audioprothèse, en donne une définition qui n’a pas bougé depuis 1997 (page 158) :
« C’est l’appréciation erronée de la hauteur des sons. Le patient perçoit des hauteurs subjectives différentes si une même fréquence pure est appliquée à l’une puis l’autre oreille. »
Deux précisions dans cette phrase méritent qu’on s’y arrête.
D’abord, il s’agit de la hauteur, pas du volume. Un son plus fort d’un côté, ce n’est pas une diplacousie, c’est une asymétrie d’intensité. Ici, c’est la note elle-même qui se déplace.
Ensuite, le Précis ajoute que cette distorsion « est décelable si elle se manifeste unilatéralement ». Autrement dit, on la repère parce que les deux oreilles ne sont pas d’accord. Si les deux se décalaient exactement pareil, personne ne s’en apercevrait.
Le terme savant est paracousie tonale. Vous le croiserez parfois dans un compte rendu.
Ce que les patients décrivent
Personne n’arrive en disant « je crois que je fais une diplacousie ». Ce motif de consultation est rare, et il ne se présente presque jamais sous son nom.
Ce qui remonte, ce sont des descriptions concrètes. La musique qui sonne faux. Le téléphone qu’on préfère systématiquement d’un côté. Une impression de dédoublement quand on écoute au casque. Les musiciens sont les plus précis, parce qu’ils ont une référence interne : ils entendent le décalage avant tout le monde.
Le plus souvent, la plainte principale est ailleurs. Un acouphène, une gêne dans le bruit, une baisse d’audition d’un côté. La diplacousie apparaît en cours de bilan, pas en motif d’entrée.
On la trouve. On ne la cherche pas.
Peut-on l’avoir sans rien avoir ?
Oui. Et c’est probablement l’information la plus utile de cette page.
Hirsh le notait déjà en 1956, cité par le Précis page 159 : il avait observé que des sujets sains peuvent être diplacousiques. À l’époque, c’était une observation clinique.
Elle a été mesurée depuis. Une étude publiée dans PLOS One en 2016 a comparé 55 personnes, dont 12 normo-entendantes. Chez ces dernières, les deux oreilles ne donnaient déjà pas la même hauteur. L’écart reste petit, de l’ordre de 7 pour cent. Il devient nettement plus large chez les personnes dont les deux oreilles n’ont pas les mêmes seuils.
Deux oreilles ne sont jamais parfaitement identiques. Un petit décalage est la règle, pas l’exception.
Sur un point, la recherche récente corrige l’ouvrage de 1997. Le texte indique page 159 que la hauteur est perçue plus basse d’une oreille à l’autre. L’étude de 2016 mesure l’inverse : la hauteur est perçue plus aiguë du côté où les seuils sont les moins bons. Une publication de 2019 apporte une nuance de plus. Ce décalage vers les aigus ne se retrouve pas dans les pertes qui touchent les graves.
Sur le principe, la référence de 1997 tient. Sur le sens du décalage, il faut lire les travaux récents.
Trois idées fausses qui circulent
« Si une oreille entend plus aigu, c’est que je deviens sourd de ce côté. » Faux dans les deux sens. Un écart de hauteur existe chez des personnes dont l’audiogramme est parfaitement normal, et il a été mesuré. À l’inverse, on peut perdre de l’audition sans jamais percevoir le moindre décalage de hauteur. Les deux phénomènes se croisent souvent, ils ne se confondent jamais.
« C’est mon appareil auditif qui crée ça. » Presque toujours faux. Un appareil mal réglé peut rendre un décalage plus audible, parce qu’il redonne accès à des fréquences que vous n’entendiez plus. Il ne le crée pas. Le décalage était là avant, silencieux, faute d’être entendu.
« Ça va passer tout seul. » Cela dépend entièrement de l’origine, et c’est justement pour cela qu’il faut la connaître. Une diplacousie apparue en quelques heures n’a rien à voir avec une diplacousie installée depuis dix ans. La première est une urgence relative. La seconde ne l’est pas.
D’où ça vient
Le Précis relie la diplacousie à des situations précises.
Les surdités à pente raide, page 159, avec les traumatismes sonores professionnels cités en exemple. Une audition qui s’effondre brutalement sur quelques fréquences crée les conditions du décalage.
L’asymétrie entre les deux oreilles. Les travaux de Simon et Yund, rapportés page 160, montrent que la mesure se dégrade quand il existe une dissymétrie tonale. L’ouvrage explique le mécanisme en une phrase. Les structures qui déterminent la perception de la hauteur et celles qui déterminent les seuils « peuvent, pour une même fréquence, être atteintes différemment dans chaque oreille d’un même sujet ».
Une oreille, deux systèmes qui peuvent lâcher séparément.
Les atteintes de type méniériforme. Cologero, en 1993, cité page 161, relève que le pouvoir de résolution fréquentielle est plus souvent détérioré dans ces cas.
Un mot sur une confusion tenace. La diplacousie n’est pas du recrutement. Le recrutement, c’est une compression de la dynamique d’intensité : les sons forts deviennent vite insupportables. La diplacousie, elle, concerne la hauteur. L’ouvrage est net là-dessus page 160. Aucune corrélation n’est relevée entre les deux, ni par Fournier, ni par les travaux qui ont suivi.
Diplacousie, acouphènes et hyperacousie
Ces trois-là arrivent souvent ensemble dans une même consultation, et pour une raison simple : ils partagent des causes. Un traumatisme sonore peut produire les trois.
Mais ce sont trois phénomènes distincts. L’acouphène est un son perçu sans source extérieure. L’hyperacousie est une intolérance aux sons ordinaires. La diplacousie ne fait ni bruit ni mal : elle déplace une note.
Les confondre n’est pas anodin, parce que la conduite à tenir n’est pas la même.
Comment on la mesure
En cabine, on ne mesure pas la diplacousie directement. On mesure votre capacité à distinguer deux fréquences voisines, ce qu’on appelle le seuil différentiel de hauteur. Le Précis le définit page 158 comme « la variation minimale de fréquence décelable pour chaque fréquence pure à chaque niveau d’intensité ».
Dans la pratique, ce n’est pas ce chiffre qu’on regarde en premier. Ce qu’on regarde d’abord, c’est l’écart entre les deux oreilles sur l’audiogramme tonal, fréquence par fréquence. Une asymétrie franche sur les aigus oriente déjà. Vient ensuite la question du contexte : depuis quand, apparu comment, avec quoi d’autre. Une plainte de hauteur chez un musicien, chez un ancien de l’industrie ou chez une personne qui vient de faire un épisode aigu ne se traite pas de la même façon, alors que la mesure, elle, sera la même.
L’ordre compte. Le contexte avant le chiffre.
L’ordre de grandeur est parlant. Page 161 : « L’oreille humaine montre en moyenne une résolution en fréquence de 3 pour mille, soit 3 Hz pour la fréquence 1000 Hz. » Trois hertz sur mille. Et l’ouvrage ajoute aussitôt que « tous les sujets même sains ne sont pas en mesure de percevoir des variations de fréquences aussi faibles ».
Retenez surtout ceci : l’oreille humaine est un instrument de mesure remarquable. Et deux personnes en bonne santé ne sont pas égales devant cette finesse.
Le résultat, lui, est franc. Page 159 : « soit le seuil différentiel de hauteur est normal, soit il est significativement augmenté ». Pas beaucoup de zone grise. Chez les normo-entendants et les surdités de transmission, il tourne autour de 3,5 pour mille. Il grimpe dans les surdités de perception.
Ce que ça change pour un appareillage
C’est le point le plus important de cette page, et celui qu’aucune page grand public ne mentionne.
Le Précis écrit page 159 :
« L’intérêt de la mesure du seuil différentiel de hauteur est qu’il existe une corrélation entre l’intelligibilité et le seuil différentiel de hauteur ; les résultats prothétiques sont d’autant moins satisfaisants que le seuil différentiel de hauteur augmente. »
Traduit : une oreille qui distingue mal deux fréquences voisines comprendra moins bien la parole, et tirera moins de bénéfice d’un appareillage.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas appareiller. Cela veut dire qu’il faut le savoir avant, et le dire. Une attente calibrée vaut mieux qu’une déception à six semaines.
Un appareil restitue de l’audibilité. Il ne répare pas une résolution fréquentielle abîmée.
La nuance est capitale.
Ce que je recommande, dans la grande majorité des situations : mesurer avant d’appareiller, et poser l’information sur la table. Ce que je considère comme inutile, à l’inverse, c’est de faire courir un patient après un traitement de la diplacousie elle-même. Il n’y en a pas, et l’énergie dépensée à le chercher est de l’énergie en moins pour ce qui marche.
Avec une exception, parce qu’il y en a toujours une. Devant une apparition brutale, on ne mesure pas, on oriente. Le bilan attendra que l’urgence soit levée.
C’est aussi pourquoi un bilan sérieux ne se limite pas à l’audiogramme tonal. Le Précis le formule sans détour page 93 : « L’audiométrie tonale est indispensable, mais insuffisante pour connaître les modifications pathologiques de l’oreille. »
Temporaire, ou installée ?
La distinction compte, parce qu’elle commande la conduite à tenir.
Une diplacousie qui apparaît brutalement, en quelques heures ou quelques jours, surtout d’un seul côté, n’est pas un phénomène à observer tranquillement. Elle accompagne parfois un épisode aigu de l’oreille interne.
Là, le délai compte. Vraiment.
Une diplacousie installée depuis des années, chez quelqu’un dont l’audiogramme est asymétrique depuis longtemps, relève d’une autre logique. Elle se mesure, se documente, et se prend en compte au moment du réglage.
Il n’existe pas de traitement de la diplacousie en tant que telle. On traite ce qui la cause, quand c’est possible.
Quand consulter sans attendre
Trois situations justifient un avis ORL rapide, sans passer par la case observation :
- une apparition brutale, en quelques heures ou quelques jours ;
- une diplacousie strictement unilatérale qui s’installe ;
- une diplacousie accompagnée de vertiges, d’une baisse d’audition soudaine ou d’un acouphène nouveau.
Dans les autres cas, un bilan auditif complet chez un audioprothésiste diplômé d’État suffit à situer le phénomène. Si vous ne savez pas où en est votre audition, comprendre votre audiogramme est le bon point de départ.
Ce qu’il faut retenir
La diplacousie porte un nom savant pour une réalité simple. Vos deux oreilles ne s’accordent pas tout à fait sur la hauteur d’un son. Un petit écart est normal, et il se mesure même chez des personnes en parfaite santé. Un écart franc, lui, signe presque toujours une asymétrie entre les deux oreilles.
Ce n’est ni un acouphène, ni du recrutement. Et si vous portez des appareils, ou si vous y songez, c’est une donnée qui mérite d’être mesurée. Elle pèse sur ce que vous pouvez en attendre.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la diplacousie exactement ? +
Peut-on avoir une diplacousie sans perte auditive ? +
La diplacousie est-elle la même chose que le recrutement ? +
Comment mesure-t-on une diplacousie en cabine ? +
La diplacousie se soigne-t-elle ? +
Une diplacousie peut-elle disparaître ? +
Sources et références
- Précis d'Audioprothèse, Collège National d'Audioprothèse, Tome I, Le bilan d'orientation prothétique, pages 158 à 161
- Binaural Diplacusis and Its Relationship with Hearing-Threshold Asymmetry, PLOS One, 2016
- Complex tone stimulation may induce binaural diplacusis with low-tone hearing loss, PLOS One, 2019
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